Véronique Langlois et Xavier Charpentier
Pourquoi avoir choisi les classes moyennes comme sujet d’investigation?
Parce que les classes moyennes sont le coeur du réacteur. Ce sont elles qui peuvent faire et défaire la France. On les analyse dans tous les sens, mais on leur donne rarement la parole. On se les représente comme « des gens sans histoire» … la majorité silencieuse. Or en travaillant sur elles, on s’est aperçu qu’elles avaient beaucoup d’histoires à raconter, qu’elles se sentaient souvent en décalage par rapport à l’image un peu neutre, ou passive, que l’on donne d’elles. Plus globalement, on a senti que ces personnes pensaient avoir été abandonnées.
Pourquoi avoir pris comme méthode d’enquête, la tenue de blogs fermés?
Grâce à cette méthode, on entend des choses que les autres n’entendent pas. On réussit à avoir la profondeur des points de vue, toute une argumentation, une liberté d’expression et de pensée. Comme ils ont du temps – 10 à 15 jours de dialogue, c’est long – ils peuvent délivrer leur émotion, leur colère, mais aussi poser leur avis. Cette méthode permet aussi de mettre en application le concept d’intelligence collective, les personnes échangent et construisent ensemble. En se parlant, ils se constituent en communauté, ils prennent conscience de qu’ils partagent les mêmes espérances, les mêmes conditions de vie, une même réalité.
Les classes moyennes vivent-elles dans l’angoisse?
C’est une angoisse diffuse, et, même pour ceux qui se sentent les plus protégés, une sorte de bonheur anxieux. Elles se sentent cernées. Leur horizon d’attente est en train de changer. La crise financière est l’occasion d’approcher des limites. Tant que ce n’est que le niveau de vie qui baisse et non le mode de vie qui change, c’est acceptable, mais quand c’est vraiment le mode de vie, la façon de vivre qui sont en cause – les vacances, la façon de se nourrir… – on change de dimension. On entre dans quelque chose de radicalement nouveau.
Qui accusent-elles?
Elles n’accusent personne en particulier mais pointent l’euro. Il y a 8 ans que le passage à l’euro a à leurs yeux laminé leur mode de vie. Elles reprochent aussi aux élites d’avoir mis en place un système qui leur est très défavorable et un système médiatique destiné à leur faire accepter ce système. Pour elles, les médias sont des organes de manipulation. Elles ont aussi l’impression d’être des vaches à lait pour ceux qui vivent avec les aides de la collectivité.
Les classes moyennes sont-elles en train de disparaître?
Non, il reste une forme d’unité. Sur nos blogs, on a eu l’impression d’une revendication d’appartenance. Elles se définissent avant tout comme des classes laborieuses qui partagent les mêmes difficultés, les mêmes angoisses, les mêmes valeurs : travail, autonomie, responsabilité, solidarité et justice qu’elles attendent de retrouver. Quand elles mettent en cause ceux qui sont au dessus ou en dessous de leur condition et dont elles ont l’impression qu’ils profitent du système, c’est d’inégalités qu’elles parlent. Elles se définissent avant tout comme une classe de méritocrates… Floués des fruits de leur mérite.
















