Se mettre à l’écoute des Français indécis, à trois jours du premier tour, c’est comprendre leur désespoir face à une recherche définitivement perdue de repères dans un monde politique sans boussole.

Une étude de FreeThinking sur la campagne présidentielle et l’opinion de la France indécise – Note de synthèse // 20 / 04 / 07

« Rien ne sort de tout ce bourbier, et franchement devant l’isoloir, je me sentirai bien malheureux » Electeur salarié du privé

« Aucun candidat n’ouvre cette porte qui me fait envisager un avenir. »Electeur CSP+

« Et si la bande des indécis était composée de gens intelligents incapables de faire un choix sur la « forme », en attente de « fond » pour que le mécanisme du choix puisse se mettre en action » Electeur Retraité

Un mois plus tôt, FreeThinking, laboratoire d’investigation et de conseil du groupe Publicis dédié à la compréhension du consommateur-citoyen 2.0, s’était intéressé à la perception des indécis des classes moyennes sur la campagne présidentielle et ses quatre principaux acteurs à l’issue de la 1ère étape des élections – interrogeant pour ce faire 250 Français des classes moyennes sur son blog communautaire. Les résultats en étaient clairs et éclairants, montrant à la fois la difficulté de beaucoup d’entre eux à se forger une opinion, les difficultés de Ségolène Royal à convaincre – démentant des sondages alors flatteurs pour elle – ainsi que son association involontaire à Nicolas Sarkozy, et enfin la montée très nette de l’intérêt pour François Bayrou dans l’esprit des Français, anticipant de près de deux semaines son décollage dans les sondages.

Qu’en est-il maintenant à quelques jours du vote ? Comment les Français indécis ont-ils évolué durant les deux dernières semaines de campagne ? C’est la question que s’est posé FreeThinking, en reprenant cette investigation qualitative on line et en mobilisant, comme lors du premier « round » de recherche, 250 électeurs indécis (sélectionnés parmi ceux nous ayant déclaré début avril qu’ils n’avaient pas encore choisi ou qu’ils penchaient pour un candidat mais pouvaient encore changer d’avis) des classes moyennes et supérieures pendant deux semaines, du 6 au 20 avril. Afin de mieux entendre ce que les Français ont à dire, et de mieux comprendre la dynamique de leur décision, tant il est vrai qu’ils sont maintenant conscients de leur responsabilité historique et du risque de se tromper que représente plus que jamais le choix d’un président de la Vème République.

Cinq idées clés émergent de l’étude des blogs - Ces cinq idées clés s’articulent autour d’un constat brutal, partagé par tous les blogueurs ou presque, quel que soit leur âge ou leur sexe ; il y a un mois (cf. nos 1ers blogs), les Français indécis attendaient les programmes ; à ce jour, le débat n’a pas avancé à leurs yeux. Il s’est même dégradé depuis un mois et sur les 15 derniers jours : ce qui semble animer plus que jamais chaque candidat à leurs yeux, c’est une aventure personnelle, où la France passe à l’arrière plan. On est entré – disent certains – à l’annonce récente des alliances, « dans la phase des manigances. On n’y voit qu’un intérêt personnel et la population est encore laissée pour compte. »Retraité

Ces cinq idées clés, extraordinairement cohérentes dans leur dynamique, sont suffisamment claires et dramatiques pour donner son sens au titre de cette analyse et expliquer à la fois le pourcentage d’indécis encore très élevé que les sondages constatent ; pourcentage qui dans la réalité pourrait bien être plus important au regard de nos électeurs interrogés (37% d’après le dernier sondage BVA du 19 avril), la résistance de François Bayrou (dont l’opinion sur ce candidat a néanmoins évolué sur les dernières semaines), que les autres « grands » candidats voyaient pourtant chuter il y a plus de trois semaines (à la une du Monde du 1er avril : UMP et PS croient fini le « moment Bayrou »). C’est bien au cœur d’ une Terra Incognita de la politique que les électeurs semblent s’aventurer – à leur corps défendant -  à la lecture de ces blogs. Une Terra Incognita où tous leurs repères sont brouillés et où tout ou presque semble possible, encore plus sur ces dernières semaines.

1 – L’indécision s’est durcie.

Ce que nous avions déjà constaté lors des premiers blogs que nous avions menés, alors que la campagne présidentielle n’était que dans sa première phase, non seulement se confirme mais s’amplifie et même change de nature. Jusqu’à maintenant, une « incertitude anxieuse » marquait les contributions des électeurs indécis. Aujourd’hui, l’anxiété fait place à la détresse, et même à une véritable exaspération. Désabusés et exaspérés sont les Français interrogés devant l’incapacité de « se sortir de leur indécision », d’opérer un véritable choix de conviction, dans cette campagne qui dure mais qui n’avance pas à leurs yeux. Dans cette campagne qui s’enlise dans la médiocrité, qui révèle le manque de solidité et de parti-pris différenciés de la part des candidats. Avec des programmes qui n’arrivent même pas dans les boîtes aux lettres. Avec des médias qui n’apportent pas de clés de compréhension qui permettraient de se forger un jugement sur la pertinence et faisabilité du projet de chaque candidat. Exaspération devant ce qu’ils ressentent au fond comme une manière de prise en otage par un monde politique pas à la hauteur. Dont les déclarations récentes – notamment celle de Michel Rocard sèment encore plus le doute en mettant en lumière les angoisses du monde politique lui-même. Choisir le moins pire, procéder par élimination, se mettre à rêver d’un vote sanction… Ce n’est pas exaltant, c’est frustrant et derrière cette frustration qui monte, de plus en plus clairement et violemment exprimée, c’est le sentiment de ne pas être respecté qui surgit. Etre électeur, pour tous ceux qui s’expriment ce n’est pas « être pris pour un jambon ». C’est, normalement, pouvoir choisir un candidat auquel on croit vraiment, auquel on peut identifier ses rêves ou ses projets…

Le resserrement du timing accroît cette exaspération et fait dire aux interviewés que l’indécision – qui s’est même durcie pour certains sur cette dernière semaine – marquera la spécificité dramatique de cette élection et rendra le jeu ouvert jusqu’à la fin. Ce dernier point allant à l’encontre de ce que disent traditionnellement les staffs des deux « grands » candidats (la fameuse « cristallisation » qui ne semble pas s’être faite cette année, loin de là).

Une nouvelle tentation, un peu désespérée, apparaît : celle du vote blanc comme vote de protestation.  Certains proposent même la création d’une nouvelle forme de vote : le vote négatif, qui consisterait à retirer sa voix à un candidat dont on ne veut vraiment pas plutôt qu’à la donner à un qu’on ne veut pas vraiment voir élu… Néanmoins, tous ont conscience qu’ils doivent aller voter car tous se sentent concernés, même s’ils ne se sentent pas respectés.

« Le temps passe et on ne sait toujours pas… Je n’ai jamais vu ça auparavant. Je m’aperçois que je n’ai confiance en aucun des candidats. J’attends avec une certaine impatience les débats pour qu’ils se dévoilent enfin. Il me semble impossible de ne pas voter et pourtant que faire ? On nous a déjà tellement menti et ces sondages qui nous embrouillent… Je n’ai pas envie de me tromper : on a déjà perdu trop de temps avec les présidents précédents » -  Salarié du privé

« Pourquoi les medias ne nous montrent pas différentes analyses économiques réalisées par des professionnels ? On pourrait ainsi comparer la réalisabilité du projet de chacun des candidats !! » - Jeune

« La majorité des électeurs basent leur choix sur ce qu’ils voient à la TV et par ce fait, les candidats n’ont qu’à faire leur jeu de séduction et leur show. Du coup, le candidat qui deviendra président sera celui qui aura été le plus vu ! » - Jeune

« On a l’impression que chaque élection est la répétition de la dernière, à la façon du film réussi « Un jour sans fin » ; l’histoire d’un gars ordinaire qui se réveille chaque matin et qui vit les mêmes évènements tous les jours… Il suffit de reprendre les débats entre candidats, et vous voyez que peu de choses ont véritablement avancées. » - Fonctionnaire

« Enfin, je crois que la meilleure réponse à la question que je me pose……..c’est « je ne sais pas » !!! Pas terrible non ? Après avoir tant écrit en +… Mais je ne suis pas gêné… Ce n’est pas à moi de faire des efforts pour leur faire confiance, mais bien l’inverse. » - Fonctionnaire

« Je constate une chose: nous sommes tous très indécis…dans ce blog, dans mon entourage, même situation. Le choix à venir se résume à rechercher le meilleur compromis entre ce que nous voudrions (et qu’on ne nous propose pas) et ce dont nous ne voudrions à aucun prix. Je finirai par voter pour le moins mauvais au premier tour, et par le moins mauvais au second. Ce qui n’est pas une excellente façon de faire un choix. » - Salarié du privé

« C’est la première fois que j’hésite à voter blanc. Je n’ai pas dit ne pas voter mais voter blanc. » - Salarié du privé

2 - Les idéologies sont vraiment mortes… Et elles nous manquent !

Deuxième point clé et très spécifique de cette campagne présidentielle : elle marque à la fois la mort des idéologies qui structuraient jusque ici notre vie politique, mais aussi le vide qu’elles laissent derrière elles. Cette campagne présidentielle fonctionne en effet clairement pour nos blogueurs, et certains l’expriment ainsi, « à l’américaine ». Mise en avant des personnalités des candidats, prégnance du marketing, effacement des idées derrière les hommes ou les femmes qui sont censés les porter, interchangeabilité de thématiques reprises par les uns aussitôt qu’elles sont évoquées par les autres (dernièrement, par exemple, sur l’identité nationale et la Marseillaise…) : tout ceci, loin de communiquer l’idée rassurante que la « guerre civile froide » qui marquait la politique en France depuis 1945 est finie, communique la peur du vide. Et est à ce titre très déstabilisant car le seul élément de choix qui subsiste, la personnalité du candidat, n’apparaît pas comme suffisant pour fonder en raison la décision de nos blogueurs.

Ce nouveau fonctionnement ne convient pas aux Français. Ils réagissent alors de deux façons : soit en se réfugiant dans la critique ou la tentation déjà évoquée du vote blanc ; soit en adoptant, notamment pour les plus jeunes, des raisonnements de l’ordre du zapping politique, aberrants au regard de la politologie « classique » : on peut passer de Royal à Laguillier après avoir hésité entre Bayrou et Sarkozy ! Cas extrême, bien sûr.

C’est la fin d’un monde, la fin du monde politique régi par des règles simples et claires, articulées autour d’idéologies, de valeurs, de lignes de force socio-économiques clairement identifiées.

« Je trouve que les principaux candidats ont malheureusement une conception trop proche du marketing de la politique. C’est, surtout pour les candidats PS et UMP, à qui offrira le plus « d’options », le plus de « fonctions » et donc à celui qui fera le plus de promesses. » - Jeune

« Je suis quelqu’un que l’on peut définir de plutôt de « gauche»  en général[…]!! Pourtant, je ne me sens pas représentée en la personne de Mme Royal!! […] Je me suis donc tourné vers Mr Bayrou […] Il est au « centre» ! Cela veut dire quoi? Je ne sais pas. Mon choix s’est donc porté sur Mr Sarkozy…. et ce midi… HORREUR!!!!!!!! [..] Lorsque j’ai vu l’arrestation très musclée de 2 jeunes dans la banlieue de Rouen […] MY GOD!!!!!!!!!! Enfin, je me suis tournée vers Mr LE Pen (le diable, l’homme à abattre… Sur lui, je remarque qu’il a mis beaucoup beaucoup d’eau dans son vin […]. Malgré cela, il reste un personnage qui représente l’extrême et le nationalisme […] Après tout cela je ne sais pas du tout pour qui voter mais je sais pour qui NE PAS VOTER!!! Dans cette campagne, la seule vraie sincère qui n’a JAMAIS changé d’idées, d’opinion, c’est Mme LAGUILLIER Arlette. Certes une utopiste…mais c’est si bon d’y croire un peu!!!!!!!!! » - Jeune

« Mince alors, pour la première fois en 29 ans de droit de vote je ne vais pas aller voter [...] J’ai cru en Ségolène au tout début (bien qu’étant farouchement de droite depuis … toujours) mais à mieux y regarder je me suis demandé : la pauvre, que fait elle là ? […] J’ai tout entendu déjà des débats de cette année, rien de nouveau, aucune idée nouvelle, aucune théorie « universelle »… Je n’ai pas envie non plus de voter « contre », j’aimerais bien qu’un jour quelqu’un défende mes idées…. »Classes supérieures

« Bravo enfin un forum intéressant ! Tout ce que je viens de lire me rassure. Dans ce pays il y a encore des gens qui se mobilisent et qui réfléchissent. Alors pour QUI alllons-nous voter ? Mauvaise question. POUR QUOI allons-nous voter serait mieux et plus juste. » Retraité

3 - Extrêmes, vous avez dit extrêmes ?

Ces premiers points – indécision/exaspération, vide laissé par la fin d’idéologies structurantes, confusion des valeurs et perte de repères – conduisent assez naturellement, dans la dynamique des blogs, à un troisième constat : face au manque perçu de sincérité dans les convictions des candidats majeurs, les extrêmes sont à la fois banalisés et valorisés.

Banalisés : dans une société en perte de repères mais qui perçoit malgré tout que la situation est difficile (autre constante par rapport aux blogs menés il y a un mois), les extrêmes sont perçus comme moins extrêmes. Extrême droite, extrême gauche : si le chaos menace, pourquoi ne pas essayer ? Fait nouveau, si beaucoup de posts concernant par exemple Jean-Marie Le Pen restent très durs, certains sont extraordinairement positifs et surtout explicites sur lui, notamment de la part des retraités et des CSP +. Même chose pour Olivier Besancenot, qui apparaît comme sympathique, vrai, simple – ce point étant du reste renforcé par le précédent, puisque Besancenot, pour nos blogueurs, ce n’est pas un trotskiste représentant une idéologie mais d’abord un postier, une personnalité qui change un peu, fraîche, sincère, « désintéressée » sur le plan personnel.

Valorisés : Besancenot, Le Pen, au moins, eux, ils croient à ce qu’ils disent. On les voit donc émerger de façon symétrique. Besancenot représentant la fraîcheur, Le Pen la permanence et quelquefois la pertinence dans la vision ( « Le visionnaire avec un seul œil » ). Pour d’autres qui ne le cautionnent pas, il apparaît comme probable de le retrouver au second tour.

« Tout ceci me fait pencher pour un « petit candidat », Olivier Besancenot, qui me semble avoir des conceptions d’un avenir serein pour la France bien plus proches des miennes. » - Jeune

« Je n’ai toujours pas choisi, j’hésite beaucoup…. Un jour : celui-ci ou celle-ci est bien, promet des choses sensées et correctes et le lendemain ça dérape! Même par moment, j’ai l’impression que Mr Le Pen n’est pas plus mauvais que les autres. Peut-être Mr Besancenot serait le plus sérieux mais sans grand programme. Dommage ! » - Salarié du privé

« Les extrêmes (parfois se dénomment eux-mêmes révolutionnaires…) qui à défaut de faire peur… me font sourire (quoique Astérix débarquerait dans mon salon avec sa machette pour couper toutes mes plantes vertes, je ne rigolerai pas) » - Salarié du privé

« En guise d’extrême, qu’il soit de gauche ou de droite c’est la même chose ; c’est vrai que l’on a jamais eu à faire à aucun des deux. Peut-être qu’il nous faudrait ce changement pour enfin savoir qui est apte à diriger une nation qui va à la faillite totale et qui laisse faire. […] Un changement radical dans les deux cas gauche-droite serait peut-être mal accepté et pourrait mettre du piment dans la vie des Français et c’est peut-être une solution. Il faut se réveiller! » - Retraité

« Je voterai Le Pen sans hésitation car je veux vraiment du changement sous toutes ses formes. Les autres sont ridicules. » - Classes supérieures.

« Oui, en effet, des tas de gens ne veulent pas se déclarer haut et fort. Je vais essayer de le faire. Je ne cotise pas au Front National, je ne suis pas extrémiste, je ne suis jamais passé par un hôpital psychiatrique, j’ai plusieurs fois voté à gauche mais là je dis stop. […] Un seul est là pour défendre ses idées et son pays (le nôtre). En 2002, les Français ont tiré un premier coup de semonce… IL Y EN AURA UN SECOND EN 2007……. » - Retraité

« On m’aurait posé la question il y a trois mois j’aurais répondu sans hésiter Nicolas Sarkozy, aujourd’hui mon choix n’est plus aussi net. Il me semble bien moins déterminé qu’au début … Aujourd’hui je pense être comme beaucoup de personnes qui à force d’hésiter vont finir par voter Le Pen (moins de concessions) Salarié du privé

4 - Ségolène Royal semble avoir perdu en tant que candidate.

Quatrième enseignement clé de cette deuxième étude  et certainement le plus « provocateur » au regard de ce que nous disent les sondages : dans la dynamique actuelle de l’opinion, on voit mal comment Ségolène Royal pourrait redresser la situation. Il ne s’agit naturellement pas ici de se livrer au jeu hasardeux des pronostics – la prédictibilité de sa présence au second tour étant difficile à établir à partir des données qualitatives issues des blogs. Néanmoins, deux handicaps paraissent si ce n’est insurmontable, du moins très complexes à gérer – La seule interrogation à ce stade de taille étant la capacité qu’auront les partisans de gauche dans l’isoloir à dépasser leur désamour pour Ségolène Royal pour ne pas risquer l’absence de la gauche au second tour – d’autant plus et nous le verrons ensuite, que François Bayrou toujours bien présent, n’a néanmoins pas réussi ces dernières semaines à rassurer totalement les électeurs de gauche :

D’abord, sa présidentiabilité. Elle n’est pas établie auprès des électeurs indécis auxquels nous nous sommes adressés. Elle n’était pas plus établie auprès des femmes que nous avions interrogées lors de la première session, et qui nous avaient très clairement fait comprendre que non, il n’y aurait pas de vote « femmes » en faveur de la candidate socialiste. Ici aussi, un mois plus tard, il est assez évident qu’en termes de stature, de charisme, de capacité à générer adhésion et confiance, d’après la dynamique des discussions sur TOUS nos blogs, on n’y est pas. Beaucoup prenant d’ailleurs la peine de préciser que son sexe n’y est pour rien. La déclaration d’alliance avec François Bayrou faite par Michel Rocard vient de l’affaiblir encore plus sur cette question de sa présidentiabilité car elle révèle aux yeux de nos électeurs interrogés les doutes de sa propre famille politique.
Ensuite, son positionnement auprès des électeurs de gauche. Comment Ségolène Royal pourrait-elle être élue si même les électeurs faisant partie de sa famille politique ne la soutiennent pas avec un minimum de conviction ? Or, et c’est là un enseignement important de cette deuxième session de l’étude, même pour les électeurs traditionnellement à gauche, en général le vote Royal n’est ni un réflexe, et encore moins une fierté. Même ceux, les plus engagés, qui nous disent que leur indécision déclarée cédera bientôt la place à un clair engagement en sa faveur, parce qu’ils se sentent fondamentalement de gauche, nous disent aussi que c’est à contrecœur qu’ils voteront pour elle (s’ils le font d’ailleurs) car à leurs yeux, elle n’est pas vraiment de gauche. C’est aussi simple que cela. 

« Plutôt de gauche, une chose est sûre : je ne voterai pas pour Ségolène Royal ! […] Le programme n’est pas claire, et surtout la candidate n’est pas compétente ! » - Salarié du privé

« Ségolène a réussi son coup de génie dans le début en doublant tous les éléphants du parti. C’est son seul coup de génie. » - Fonctionnaire

« Ségo n’a rien d’un homme de gauche, pas seulement parce que c’est une femme, mais parce qu’elle n’a pas en elle la volonté de bouleverser l’ordre établi. Même Jospin semblait plus révolutionnaire […] Donc Ségo s’est embarquée dans une campagne où elle ne semble pas à l’aise. Elle ne dit rien, de peur de faire une gaffe. Elle ne s’engage sur rien, commence à peine à répondre à Sarko, c’est le vide complet. Et pourtant, je risque de voter pour elle, car le PS nous met bien la pression depuis 2002 […] Je ne sais pas ce que pense le PS et encore moins Ségo […] mais j’ai toujours cette peur de me retrouver le soir du 21 avril avec cette culpabilité atroce, je revois les AG à la fac… Donc Ségo aura certainement ma voix…  » - Jeune

« Traditionnellement électeur de gauche et ancien militant MJS, je dois avouer cette année envisager sérieusement de voter pour l’UDF. En effet, résident de Poitou-Charentes, je peux voir le massacre qu’a réalisé Mme Royal depuis qu’elle est à la tête de la région. » - Salarié du privé

« De tendance gauche, je ne sais toujours pas pour qui voter. Ségolène Royal n’arrive pas à me convaincre. Les personnes en situation précaire se moquent bien d’avoir un drapeau à leur fenêtre ! Ils préféreraient du travail pour eux et pour leurs enfants » - CSP+

« Je me demande si elle est à gauche. Du coup mérite-t-elle ma voix puisqu’elle ne représente pas vraiment mes idées profondes » - Retraités

5 – Bayrou / Sarkozy, le vrai clivage

Enfin, au-delà du clivage attendu entre Sarkozy et Royal mis en exergue par les médias, les sondages et les deux candidats eux-mêmes (notamment, dernièrement, sur la sécurité et l’identité nationale), clivage dans lequel les blogueurs ne se reconnaissent pas vraiment, un autre clivage ressort, plus intense, plus structurant au fond. Et initiant un débat plus profond et plus difficile à trancher pour les électeurs que nous avons interrogés. Un débat qui concerne une certaine idée de la pratique politique. Un débat qui ne concerne donc en rien le duo Sarkozy / Royal, mais construit le duo Sarkozy  / Bayrou :

D’un côté : Sarkozy « l’américain, le winner », celui qui comme un Bush ou un Reagan « risque » de vraiment faire ce qu’il dit s’il est élu. Un candidat dont la pratique politique perçue par les blogueurs met au centre l’action, le changement, l’énergie, l’ambition personnelle, une certaine brutalité dans la façon d’aborder les problèmes. Une pratique qui fait peur (L’image de Le Pen lui colle à la peau) et en même temps force le respect (au-delà de la crédibilité et de la connaissance des dossiers qui lui sont reconnues à lui seul et qui font que son statut de « sortant » n’est pas réellement un handicap, contrairement à ce que l’on croyait à gauche). La perception accrue ces derniers jours d’un manque de solidité et de parti-pris différenciés des candidats – Ségolène Royal et François Bayrou (nous reviendrons sur ce point après) semblerait avoir profité à Sarkozy qui progresse sur la dimension « homme d’action sachant où il va et capable de faire changer les choses».

« Sarkozy, fidèle à lui-même. Objectivement, c’est un homme d’action, mais une ambition à faire peur qui laisse à penser que tous les moyens sont bons. Je suis sûr que pour les autres c’est pareil. Mais lui le montre tellement que ça laisse un peu dubitatif. » - Fonctionnaire

« Le candidat qui m’attire le plus est Sarkozy, sa profonde envie de changer les choses m’a séduit, mais il est vrai que ses approches de la politique internationale, notamment avec ses contacts avec Bush, me rebutent un peu. De plus, autant un ministère de l’Immigration me paraît utile, mais pour ce qui est du ministère de l’Identité Nationale […] les fonctionnaires qui y travailleront vont fixer le drapeau français et écouter la Marseillaise toute la journée ?!? » - Jeune

« Par exemple, Sarkozy qui est à mon avis celui qui serait le plus apte à gouverner un pays, serait capable de faire bouger les français qui sont devenus mous et assistés, mais d’un autre côté son copinage avec les Etats-Unis me fait un peu peur si une autre guerre devait éclater (contre l’Iran par exemple) car il serait capable de nous embourber dedans… » - Jeune

« Voila pourquoi je voterai pour Nicolas Sarkozy certes conservateur, certes peu sympathique mais qui fera ce qu’il dit. » - Classes supérieures

« EN fait je pense quand même voter pour notre Sarko national car c’est le seul qui aura de la poigne pour nous forcer à faire des choix obligatoires et nécessaires. Tant pis mais c’est seulement comme ça que nous apporterons un avenir sain à nos enfants. » - Salarié du privé

« Au vu de ce qui se passe en France actuellement il n’y a qu’un homme qui puisse le faire… c’est Sarko » - CSP+

« Nicolas Sarkozy, je ne peux pas dire que je suis d’accord avec toutes ses idées. Mais il a montré qu’il ne parlait pas dans le vent, qu’il savait où il allait » - Jeune

De l’autre : Bayrou « le représentant par excellence des aspirations et des contradictions des Français » (l’aspiration au changement mais la peur du risque lié au changement). Une pratique politique qui met au centre le dialogue, la modération, le « ni-ni » théorisé par Mitterrand. Une pratique rassurante qui le place en héritier direct d’une tradition politique qui a toujours privilégié l’apaisement – Mitterrand, Pompidou, Chirac d’une certaine façon. Un candidat qui donne à beaucoup le sentiment qu’il est sans prise de risque pour la France (un sentiment crûment exprimé par certains : « au moins, on ne fera pas de conneries ») et qui profite à la fois des carences perçues de Ségolène Royal et du caractère disruptif de Sarkozy. En ce sens, François Bayrou apparaît comme le candidat idéal des indécis en cette veille de vote. Mais si la souplesse qu’il entend instaurer dans sa façon de gouverner (s’entourer des meilleurs, en dépassant le clivage gauche – droite) est pour certains un atout –  qui y voient une source de renouveau et de changement pour la France –, elle est aussi de plus en plus perçue comme de la mollesse, une absence de parti-pris, voire quelquefois une manipulation de l’opinion. Qui ne conduira qu’à de l’immobilisme. Il semblerait que François Bayrou aît tout de même sur les deux dernières semaines « raté » l’opportunité qu’il avait il y a encore un mois de convaincre de sa capacité à proposer un renouveau dans son mode de gouvernance, en regroupant les meilleurs de la gauche et de la droite. Mais il reste une « roue de secours idéale » pour les indécis, non convaincus par les deux candidats Ségo / Sarko.

« Celui qui aurait peut-être mon vote aujourd’hui, c’est François Bayrou. Ce n’est pas par adhésion à son concept d’unification de la droite et de la gauche […] mais plus parce que l’homme paraît sensé et plaisant dans ses démonstrations. ET puis, il est peut-être le meilleur moyen de repousser la vague néo-libérale que nous annonce Sarkozy, et ça ce n’est vraiment pas négligeable… » - Fonctionnaire

« Il nous ferait presque oublier qu’il a été ministre de droite […] Son flair lui donne raison […] Il me donne l’impression d’être le plus bel imposteur manipulateur de cette campagne et son ancrage paysan  lui va à ravir.» - Fonctionnaire

« Mon cœur balance entre Sarko et Bayrou, avec une préférence pour le côté plus modéré de Bayrou » - Jeune

« François Bayrou est sans doute le candidat qui porte une nouvelle image de la France tolérante, ouverte et développée. Il a toujours prôné le dialogue avec les jeunes pour résoudre leurs problèmes. Il ouvre toujours une porte à la discussion aussi bien au niveau interne qu’externe et prend des mesures suite à une large concertation. C’est le président qu’il faut à la France, celui qui fait face à plusieurs défis. » - Fonctionnaire

« Bayrou est une girouette qui va où le vent favorable l’emmène » - Salarié du privé

« Je pensais voter bayrou, mais maintenant je commence à le trouver trop mou » - Salarié du privé

Les 15 derniers jours ont été marqués par une campagne présidentielle décevante où aucun candidat n’a réussi à percer par son charisme et la force de ses engagements et emporter la totale adhésion. Et les médias ne semblent pas avoir aidés l’opinion à clarifier sa position.

En particulier François Bayrou est certainement celui qui explique aujourd’hui en grande partie le durcissement de l’indécision et l’ouverture à tous les possibles :

S’il avait convaincu, la question du vote responsable des partisans de gauche ne se poserait peut-être pas à ce jour. Et ne remettrait pas Ségolène dans la course quand on voit à quel point cette candidate a perdu aux yeux de nos blogueurs.

S’il avait convaincu, Nicolas Sarkozy, voire Jean-Marie Le Pen n’auraient pas renforcé leurs positions, ce qui semble le cas ces derniers jours.

Par ailleurs, on peut aussi attribuer la forte indécision actuelle à la contradiction anxiogène dans laquelle sont les Français : les Français ont conscience que la France malade doit connaître des changements profonds mais la peur du changement est très présente. Alors on hésite : doit-on « plonger » et mettre de côté ses peurs, doit-on au contraire rester prudents quitte à renoncer en partie à un changement profond.

Ce qui semble donc sûr à ce stade, c’est que beaucoup de Français seront encore empreints à l’indécision et au doute lorsqu’ils pénètreront dans l’isoloir.

Une indécision qui pourrait se traduire par un vote en faveur de François Bayrou. Le candidat idéal pour les indécis. Toujours bien là, profitant de la dangerosité perçue d’une Ségolène Royal trop juste pour la fonction et d’un Nicolas Sarkozy respecté pour sa hargne à faire avancer les choses mais redouté pour sa capacité supposée à déchirer le tissu social.

Une indécision qui pourrait aussi inversement déclencher l’adhésion pour un des deux candidats dont le profil et les idées sont les plus clairs depuis le début de la campagne. Et dont la constance est une garantie minimale pour une France malade et qui a besoin de changement. Nicolas Sarkozy, voire Jean-Marie Le Pen.

La chance de la gauche ne résidant plus que dans un vote responsable, ayant pour but d’éviter un 21 avril bis.  

FreeThinking // Spécial élections présidentielles.

Fiche technique de l’étude

FreeThinking est un nouveau laboratoire d’investigation et de conseil dédié à la compréhension du consommateur et du citoyen 2.0, créé au sein de Publicis Groupe par Véronique Langlois et Xavier Charpentier, co-actionnaires aux côtés de Publicis Groupe.

La méthodologie FreeThinking.

La méthodologie FreeThinking est une nouvelle démarche d’investigation qualitative qui utilise et exploite les armes du consommateur-électeur d’aujourd’hui : pensée libre, écoute de ses pairs plus que des autorités, organisation communautaire. Au cœur de la démarche, la création de blogs communautaires fermés,  animés de façon spécifique pour libérer la parole et recréer virtuellement le débat au sein de communautés, constituées à partir d’individus qualifiés (issus de l’access panel de Panel On The Web). Les débats et discussions apparues sur ces blogs constituant la matière première de l’analyse qualitative qui a ensuite pour but l’identification des idées qui structurent et animent le mental du consommateur-électeur.

La méthodologie FreeThinking appliquée à la campagne présidentielle.

L’analyse présentée porte sur les discussions et débats qui se déroulent depuis le 6 avril et qui se terminent le 20 avril. Elle s’appuie sur 5 blogs regroupant au total 250 électeurs ayant en commun d’être indécis (42% de la population le 8 avril chez CSA – 37% le 19 avril chez BVA), appartenant aux classes moyennes inférieures pour 3 blogs (de 1800 à 3800 euros de revenu net mensuel pas foyer), constitués de jeunes pour le 4ème et de CSP + pour le 5ème. Pour 50% sympathisants de gauche et 50% sympathisants de droite. Au-delà de ces caractéristiques communes, ces cinq blogs regroupaient :

  • Des salariés du privé pour le premier blog
  • Des salariés du secteur public pour le deuxième
  • Des retraités pour le troisième
  • Des électeurs de moins de 25 ans pour le quatrième
  • Des CSP+ pour le cinquième.

Ces électeurs-blogueurs ont été recrutés pour réagir sur un thème de débat simple : « Vers quel candidat penchez-vous ? ». Et relancés sur l’actualité durant les 15 derniers jours.

Comme lors de la première session de l’étude, les discussions entre les participants ont été très animées ; les contributions riches et bien structurées ; les avis tranchés et non dénués d’esprit, quelquefois même très drôles ; le ton libre et spontané ; la discussion entre les blogueurs quelquefois vive ou empreinte d’émotion quand les désaccords ou au contraire les convergences apparaissent.